Texte de Alaric Perrolier - 2017

Léo Ferré voit le jour à Monaco pendant la Première Guerre mondiale, le 24 août 1916. Enfance choyée au sein d'une petite bourgeoisie sans histoires, jusqu'au jour où il se retrouve envoyé par son père, le très strict Joseph Benezel Marius Ferré, en pensionnat chez les « invertébrés de l'humanité » : les Frères des Écoles chrétiennes, au collège Saint-Charles de Bordighera en Italie. Pendant huit ans c'est « le bagne », l'expérience douloureuse de la prépotence imbécile et de la solitude. Il y approfondit néanmoins sa connaissance du solfège, après avoir découvert la musique en chantant les maîtres de la polyphonie renaissante dans le chœur d'enfants de la cathédrale de Monaco.

Un jour, Léo Ferré ouvre un dictionnaire pour y chercher la définition du mot « anarchie ». Il y lit « négation de toute autorité, d'où qu'elle vienne ». Cela ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd, tout comme par-delà les âges et les vogues le prométhéen maître de Bönn, Ludwig van Beethoven, et le « magister aux mains de fées », Maurice Ravel, seront entendus ici et là par le jeune Ferré, avec le cœur éperdu et l'âme reconnaissante car l'Esprit souffle où il veut. Mais le pater familias rêve pour son fils d'une carrière de grand avocat. Ce sera donc Sciences politiques et certainement pas le Conservatoire de musique ! Sous couvert de venir étudier le droit à Paris, Léo va au cinéma, drague les filles (du moins essaye) et travaille son piano en solitaire.

Pendant l'Occupation, Léo Ferré retourne au Pays et entre deux gagne-pains prend des leçons de composition et de contrepoint à Nice avec Léonid Sabaniev, un disciple de Scriabine. Il se marie avec Odette Schunck et commence à travailler ponctuellement à Radio Monte-Carlo, comme pianiste accompagnateur, speaker et programmateur musical. Il en profite pour y réaliser les premiers enregistrements de ses chansons sur disques Pyral. Il fait aussi des rencontres... Charles Trenet ne grimpe pas aux rideaux en l'écoutant chanter mais Édith Piaf l'enjoint à venir travailler à Paris. Le comédien-amuseur-animateur Francis Claude itou. Léo publie son premier texte en prose dans une revue monégasque et plie bagages : le voilà de nouveau à Pantruche. Il a trente ans.

En guise de pays de Cocagne c'est une mouscaille 24 carats qui l'attend. Toute une nouvelle génération apparaît, avec un appétit de vivre et de chanter qui va trouver sa place naturellement. Ferré, lui, piétine. Il signe bien un contrat d'édition avec un petit éditeur musical, Le Chant du Monde, maison affiliée au Parti communiste français ; il parvient bien à mettre un pied à la radiodiffusion française, en produisant et animant plusieurs années durant des émissions de musique classique (dont la dernière et sans doute la plus aboutie sera Musique byzantine), mais rien qui le conduise « sous les soleils d'or ».

En ce temps-là, ce sont les interprètes et leurs patelins maquignons qui font la pluie et le beau temps. On juge Ferré revêche et inquiétant ; on ne veut guère de ses chansons trop intello, trop lugubres, trop ci, trop ça. L'esprit est à la fête ! L'artiste survit comme il peut, en chantant lui-même ce qu'il écrit dans les « caves à chansons » de Saint-Germain-des-Prés, au plus grand profit des limonadiers. Pour couronner le tout, son mariage est un naufrage. Léo se lance alors dans une dernière bataille : l'écriture de La Vie d'artiste, opéra en 3 actes et 7 tableaux, tombeau de ses illusions de jeunesse, nourri aux lambeaux de son histoire avec Odette. En tête de son tapuscrit il écrit à la main ce vers tiré du Chant III de La Divine Comédie  de Dante : « Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate » (« Laissez toute espérance, vous qui entrez »). Léo Ferré songe alors à tout arrêter et à s'en retourner à Monte-Carlo.

Mais voilà... on n'est jamais à l'abri d'une rencontre amoureuse ! Sa relation avec Madeleine Rabereau lui donne quelque raison de rester à Paris. Léo Ferré renouvelle son contrat avec Le Chant du Monde et cette fois enregistre douze chansons, ses premières à être commercialisées. Elles ne rencontrent pas le succès mais l'artiste a repris confiance en lui et pour la première fois le voilà qui dirige un orchestre symphonique – celui de la Radiodiffusion française – à l'occasion d'une dramatique radio de son cru (écriture, composition, orchestrations), où Jean Gabin tient avec brio le rôle du narrateur.

Fort de cette première réalisation d'envergure, et alors qu'il est encore méconnu, Léo Ferré se lance à corps perdu dans la composition d'un oratorio de grande dimension sur La Chanson du mal-aimé de Guillaume Apollinaire. Un chansonnier qui écrit de la musique sérieuse ? Allons, ce n'est pas sérieux ; les caciques du « comité de la musique » de la Radiodiffusion française, en leur majestueuse clairvoyance, ne daignent pas même ouvrir la partition. Ferré parvient alors à se faire mécéner par son compatriote le Prince Rainier III de Monaco, qui lui octroie l'orchestre et le chœur de l'Opéra de Monte-Carlo pour un mémorable concert, où sont créés sous sa direction l'oratorio et la Symphonie interrompue, composée pour l'occasion. Léo touche les étoiles du bout des doigts mais ses tentatives pour donner ces œuvres à Paris échouent, donnant un coup d'arrêt à ses espoirs de se faire reconnaître par le milieu musical classique. Avec tristesse Sisyphe voit son rocher retomber au bas de la montagne. Il parviendra néanmoins à enregistrer ultérieurement son oratorio sur disque, le sauvant ainsi de l'oubli.

Cependant, le monde de la chanson va enfin lui accorder une place – marginale certes, mais une place quand même – suite au fulgurant succès commercial de Paris canaille par son amie Catherine Sauvage, ambassadrice de charme et de choc. Les gens du métier cessent de se boucher le nez : Léo Ferré rentre dans la case gouaille sophistiquée bankable et signe chez les Disques Odéon, où il publie son premier album. D'autres suivront, proches et dissemblables, tels que Le Piano du pauvre, Le Guinche ou Encore... du Léo Ferré. Cette reconnaissance indirecte par le Commerce va polariser sa création de chansons pour le reste de la décennie, Ferré s'efforçant de reproduire le succès de Paris canaille par lui-même, alignant moult rengaines chatoyantes du même style, afin d'être pleinement et véritablement aimé, lui, Léo. En vain.

La reconnaissance à ce moment-là se manifeste par des voies inattendues, qui le conduisent vers « l'ailleurs d'autre part »... Ainsi le monde des Lettres, en l'auguste personne d'André Breton, lui apporte-t-il un baume de légitimation. Breton, admiratif, demande à rencontrer Ferré ; le courant passe entre eux, puissamment, passionnément. Léo trouve là le pair qu'il n'attendait plus. Le compagnonnage d'élite sera bref, mais est-ce un hasard si Léo Ferré place ensuite le curseur de ses préoccupations vers la littérature ? Le voilà qui publie après plusieurs années d'atermoiements éditoriaux son premier recueil de poésies chez La Table Ronde, hélas occulté par une polémique stérile, le voilà qui commence la rédaction du récit romancé de son enfance ainsi que celle, plus décousue, de la collection d'essais « Lettres non postées ». Et dans le même temps, le voilà qui franchit le Rubicon en mettant en musique Baudelaire, et bientôt Aragon et Verlaine ! Puisqu'on ne veut pas de lui, autant se rendre utile en sauvant ce qui peut l'être de la beauté face aux pacotilles débilitantes du monde moderne, ce « terminus des dilettantes » !

Et pourtant Léo Ferré a sa chance. On le programme au music-hall : ses prestations en tête d'affiche à l'Olympia et à Bobino, bien qu'artistiquement convaincantes, ne sont pas le triomphe espéré. Léo se brouille avec une certaine « maffia » du spectacle et ces débouchés vers le grand-public se referment, l'obligeant à retourner au semi-vedettariat des cabarets. Les Disques Odéon cessent quant à eux leur activité de production suite à leur rachat ; le contrat de Léo Ferré n'est pas renouvelé et personne dans le métier ne vient lui tendre la main. L'artiste est seul.

Durant ces « années d'attente au bout du téléphone », Léo Ferré aura néanmoins fait la connaissance décisive des pianistes Jean-Michel Defaye, fraîchement émoulu du Conservatoire de Paris, et Paul Castanier, fraîchement débarqué d'Alger. Avec Jean Cardon, accordéoniste, Barthélémy Rosso, guitariste, et Janine de Waleyne, ondiste et bientôt choriste d'exception, ces musiciens vont contribuer, ensemble ou séparément et plus ou moins durablement, à forger la signature sonore des enregistrements de l'artiste pour les années à venir.

Un cycle s'achève, un autre commence. Ferré a quarante-quatre ans. En rebondissant finalement chez l'entreprenant Eddie Barclay, Ferré se plie au jeu de la séduction avec des chansons accrocheuses que magnifie une technique supérieure, et une promotion tout-azimut de sa personne, n'hésitant pas à révéler au public – parfois de manière un peu démonstrative – des pans de sa vie privée. Barclay s'y connaît pour créer un « buzz » et matraquer sans état d'âme. Tout bascule avec la retransmission en direct (rare à l'époque) sur Europe I du premier récital parisien de l'artiste au théâtre du Vieux-Colombier. Par effet d'entraînement, Léo est demandé par Jane Breteau pour passer à l'Alhambra, le plus grand des music-halls de la capitale. Le public afflue toujours plus ; Ferré enfin triomphe ! Et ce, jusque dans son exigence artistique puisqu'un album de poésie chantée comme Les Chansons d'Aragon bénéficie lui aussi de l'appétit du public. Le succès appelle le succès, dit-on.

Léo Ferré voit le monde des Lettres se pencher à nouveau sur son « cas » : le Livre de poche lui demande de préfacer leur édition des Poèmes saturniens de Verlaine, l'éditeur de Françoise Sagan et de Soljenitsyne, René Julliard, s'intéresse de près au manuscrit de Benoît Misère et aux Lettres non postées, mais surtout Pierre Seghers le fait entrer dans la prestigieuse collection Poètes d'aujourd'hui – avant Brassens, avant Brel. Cette anthologie permet au public de découvrir le premier jet de son grand poème lyrique La Mémoire et la Mer (version longue), dont Ferré tirera pas moins de sept chansons, un texte-manifeste comme Le Style ou encore la version longue du poème Écoute-moi, qui évoque la guerre en Algérie. Et si Léo Ferré a refusé de signer le Manifeste des 121, c'est bien à partir de cette époque qu'il politise ouvertement son travail, comme aucun autre chanteur français n'ose et n'osera le faire – avant Mai 68 tout du moins.

Ayant obtenu la reconnaissance critique et publique si longtemps désirée, Léo ressent très vite le besoin de prendre ses distances avec Paris et les mondanités du show business. Il a besoin de calme et de solitude. Son gagne-pain est sur les rails, il peut désormais se payer ce luxe-là. Il part donc s'installer à la campagne dans le château de Pech Rigal, demeure du XVIe siècle située à Saint-Clair dans le Lot. Il y vit dans les bois, entouré de nombreux animaux recueillis par sa femme Madeleine, ne revenant à Paris que pour enregistrer des albums de haute volée aux studios Barclay de la rue Hoche (Ferré 64, le chef-d'œuvre Verlaine et Rimbaud, Léo Ferré 1916-19..., La Marseillaise, Léo Ferré chante Baudelaire...) et se produire sur scène quand on veut bien de lui.

Ainsi, Léo Ferré accepte de remplacer au pied levé un Charles Trenet malade, dépannant Félix Vitry, le nouveau directeur du théâtre de Bobino. Léo bénéficie à cette occasion d'une belle visibilité télévisuelle, chose qu'il n'avait pas obtenue depuis son premier passage sur ce média chez Jacqueline Joubert huit ans auparavant. Ferré s'inscrit un peu plus dans le paysage et pérennise son accès direct au public, Bobino devenant le rendez-vous privilégié de ses rentrées parisiennes.

Cependant la chanson – que Léo produit alors sans coup férir – semble moins l'occuper en tant que créateur que le potentiel de musicabilité des poètes et que l'écriture en prose, viatique autrement élastique pour déployer une réflexion, une écriture de soi et atteindre ce point d’incandescence imprécatoire qui l'attire irrémédiablement. En attestent l'ambitieuse chronique autobiographique Les Années blêmes et celle de L'An 68, l'essai Technique de l'exil, une ébauche théâtrale de Quichotte contemporain, un embryon de bande-dessinée, des textes de réflexion pour la revue Janus (Les idoles n’existent pas), pour la revue Planète (Pureté, chagrin d'adulte), pour Le Monde Libertaire (Introduction à l'anarchie) ou pour Seghers (une longue préface pour le Poètes d'aujourd'hui consacré à l'ami Jean-Roger Caussimon, parolier de Monsieur William et du Temps du tango). La diversité de formats, de style et d'intentions – le vers y a aussi sa part, comme dans Perdrigal ou Le Chemin d'enfer, poésies parmi ses plus magnifiques – éclaire les désirs d'un artiste à l'étroit dans la seule forme chanson et carrément à des années-lumières de l'infernale promiscuité des variétés, dans quoi son métier l'enferme. Assurément cette production souterraine, longtemps éparpillée voire non-publiée, encore perçue comme une annexe de la seule œuvre qui vaille (l'œuvre enregistrée), nourrit-elle le cheminement artistique de Ferré plus sûrement que les chansons consciencieusement alignées durant la décennie.

Décennie confortablement linéaire en apparence donc, où rien ne semble devoir faire dévier Léo Ferré de son trajet de chanteur vedette, pas même son incarcération conjugale. Et pourtant... Suite à une énième dispute, Léo prend un soir la route sans Madeleine afin d'honorer un gala. C'est le déclic. Il décide de mettre un terme à cette relation devenue mortifère. La séparation est difficile pour l'un et pour l'autre. Léo mène une vie de nomade, se terrant quelques temps entre Ardèche et Lozère avec Marie-Christine Diaz, sa nouvelle compagne, assurant quelques rares concerts ici ou là (à la Mutualité le soir des émeutes au Quartier Latin, au Maroc et en Algérie, où il croise une fillette qui lui inspire le poème Amria...). Léo Ferré typographie avec les moyens du bord – l'imprimerie est sa secrète passion – une plaquette intitulée Mon programme, destinée à être diffusée dans ses concerts à venir. À l'intérieur, beaucoup de textes désespérés (Le Chemin d'enfer, Mes enfants perdus...) évoquent les soubresauts de sa vie récente.

La « divine surprise » de Mai 68 lui inspire Lamentations devant la Porte de Sorbonne, long poème épique en vers libres dont il tirera les textes La Violence et l'Ennui et Des armes. L'époque semble enfin se montrer à la hauteur du poète et son retour aux affaires à Bobino voit le redéploiement glorieux de son empire, en prise directe avec cette jeunesse non domestiquée et qui semble percevoir en lui l'adulte complice qu'elle espérait sans se l'avouer, amplificateur « bigger than life » de ses confuses révoltes, et ce règne étourdissant de l'auctoritas romantique dans quoi chaque cœur pur rêve un jour de courir sa course. Un carton considérable (C'est extra, mégatube de l'été !) comme dernier coup de levier et voilà Ferré propulsé à un tout autre niveau de notoriété ; pur bloc de marginalité niché au centre de l'attention publique. Ferré est une idole, aussi !

Les années qui viennent alors sont celles de la grande mue où l'Amour s'embrase, où l'ego créateur s'exalte, où le sacré dans l'ordinaire et le charnel s'incarne. Ces années sont celles de la « décolliérisation » de Léo Ferré, qui le voient aborder dans l'illumination poétique et la gravitas du classicisme symphonique aux rivages de son voyage esthétique et spirituel. Ce sont les années de La Mémoire et la Mer, de Ton style, de L'Espoir, de Je te donne, de La Frime, d'Il est six heures ici et midi à New York. Passionnément Ferré nous invite à (ré)inventer le monde et nous-mêmes contre les puissances de la mort, avec l'ambition démesurée de faire surgir une nouvelle fois dans la Cité le très ancien phénix de la parole oracle ; dessein prométhéen de mettre l'imagination et la lucidité au pouvoir, devant quoi les esprits moindres vacillent.

Fort de la parution chez Robert Laffont de son récit Benoît Misère, dédaigné par le monde des Lettres alors obnubilé par le Nouveau Roman et le mirage post-stucturaliste, Ferré réinvestit dans la chanson ses avancées autobiographiques de la décennie antérieure, s'exposant à nous désormais hors des codes établis pour mieux se mettre à nu (l'album Et... basta ! en est l'exemple le plus radical), avec des textes polysémiques et directs à la fois, où s'énonce de façon lancinante sa douloureuse condition de solitaire et ce permanent va-et-vient entre joie et tristesse qui l'habite.

Mû par son inextinguible désir de reconnaissance, que le plébiscite public ne suffit pas à étancher, Léo Ferré aspire à faire voler en éclats l'enceinte trop étroite dans quoi l'enferme sa condition de chanteur. Sa plume poursuit son périple vers une surréalité océanique, dans de longs poèmes submergeants, telle la version finale – très considérablement augmentée – de La Mémoire et la Mer, tel L'Imaginaire (version inédite), texte matriciel d'où découle Death... Death... Death..., tel le somptueux Métamec, ode à la perception vivante. À cela viennent s'ajouter proses réflexives (Demain, Introduction à la poésie, Le silence ne téléphone jamais, Introduction à la folie) et textes aux dispositifs étonnants, qui témoignent de sa volonté de parler ailleurs et autrement : le livre d'art érotique Alma Matrix, conçu par ses bons soins d'imprimeur amateur en collaboration avec le dessinateur Serge Arnoux, le déroutant Je parle à n'importe qui, que Léo mettra en musique, le piratage nocturne de Marie-Jeanne, le dialogue avec la représentation abstraite dans La Mémoire et la Mer, livre né de son compagnonnage avec le photographe Patrick Ullmann et resté inédit, la rhétorique juridique avec le code d'anti-loi La Méthode, un livre d'entretiens approfondis qui aboutira (Dis donc, Ferré... avec Françoise Travelet), un autre qui n'aboutira pas (avec le sémiologue Roland Barthes)... L'artiste se veut sur tous les fronts, jusqu'à consacrer un troisième album à Baudelaire ou encore enregistrer ses chansons en langue étrangère (La Solitudine, Non c'é piu niente, La musica..., un projet d'EP en Anglais...).

Prête à tout, y compris à faire commerce de l'anarchie puisque telle est la tendance, la maison Barclay s'efforce quant à elle de confectionner un Ferré pop, taillé à la mesure de ce que l'on suppose être les attentes musicales de la jeunesse. Ainsi Léo part-il à New York rencontrer le prodige de la guitare électrique Jimi Hendrix pour enregistrer avec lui le spoken word cynocéphale qui doit annoncer avec le voltage ad hoc le Ferré nouveau. Le rendez-vous n'a pas lieu. On l'enjoint alors à collaborer plus modestement avec Zoo, éphémère groupe de rock français sous contrat Barclay, le temps d'un album et d'une tournée chahutée.

Avide de renouveau et du fait contemporain, celui dont la « vie est un slalom » accepte de s'aventurer dans ces méandres mais certainement a-t-il déjà la tête ailleurs ; à son orchestre imaginaire, pétrifié quelque part dans ses pampas intimes, à son ballet mort-né de naguère, à ce concerto nouveau placé sous le signe du hibou, aux musiques de Ravel et de Satie qui n'attendent que ses vers, à Ludwig bicentenaire, à ce sien silence dans le vacarme contemporain et ce foutu renoncement qui lui crève le sentiment. La réactivation de la Musique pour Léo passe d'abord par la réappropriation et le réengistrement sous une forme remaniée de son oratorio sur La Chanson du mal-aimé. Il dirige à cette occasion 70 musiciens, à la suite de quoi le komponist et le chanteur se concilient de façon définitive dans la noire coalescence d'Il n'y a plus rien, sommet discographique. Voilà Ferré qui habille seul sa musique désormais. L'artiste a alors cinquante-six ans et le temps semble être venu pour lui de vivre son rêve d'enfant : diriger à nouveau un orchestre symphonique sur scène.

Tout semble devoir plier sous son pas ; le voilà à la tête de l'orchestre de l'Institut des Hautes Études Musicales de Montreux en Suisse, puis de l'Orchestre symphonique de Liège et les chœurs du Théâtre Royal de la Monnaie en Belgique, de l'orchestre Pasdeloup et de l'orchestre symphonique de l'Essonne en France, ou encore de l'orchestre de l'Opéra de Monte-Carlo. Dans ces concerts symphoniques d'un genre inédit, Léo Ferré prend un risque artistique important, chantant et dirigeant les musiciens en même temps, périlleuse dissociation qui n'avait jamais été tentée auparavant et ne sera jamais tentée après lui. Bien avant la mode du « crossover », Léo marie avec générosité des mondes qui traditionnellement s'ignorent, mêlant à ses chansons nouvelles, savamment orchestrées par ses soins, des œuvres de Beethoven, Ravel ou encore Wagner. Si les musiciens impliqués sont à chaque fois conquis par la personnalité hors du commun de Ferré, les instances de validation du monde musical classique accueillent très froidement ces spectacles. Aussi talentueux soit-il, Ferré reste à leur yeux un chanteur de variétés. C'est-à-dire un métèque. Léo essaye de créer alors les conditions de son autonomie, en montant son orchestre symphonique permanent, le Paname orchestra, sous forme d'association loi 1901. En vain. Divers projets grandioses restent sans suite. À nouveau Léo Ferré voit son rêve lui échapper.

En ce temps le poète est alors malmené de toutes parts : mesquinerie des maisons de disques – dont il finit par s'émanciper définitivement, devenant son propre producteur – et des entrepreneurs de spectacle, critique d'autant plus venimeuse qu'elle est larguée face aux métamorphoses rapides de l'œuvre, perturbateurs fanatisés dans le public, animés par le désir de « tuer le Père », divorce interminable, deuils successifs de ses parents en allés, lâchages de proches... Années d'exaspération et de ruptures, rideau de flammes que le poète traverse virilement avec ses « épines de raison glacée », férocement clivant, laissant derrière lui les amis tombés ou égarés en chemin. De l'autre côté l'attend l'apaisement.

Avec Marie-Christine Léo prend le large. Son exil le mène en Italie, dans la campagne toscane entre Sienne et Florence. Ensemble, ils y fondent un foyer, Léo devenant père de trois enfants : Mathieu, Marie-Cécile et Manuela. Là, sur cette terre intemporelle que foula Dante, Léo Ferré a tout le temps d'observer à distance le tumulte des hommes et de méditer au macrocosme, hibou baudelairien sur sa branche. Ayant échoué à modeler le monde par son verbe, le poète se réinvente pour se survivre, drainant son cours dans l'horizontale beauté des choses, guidé par la seule sublimité du Sentiment et sa cyclopéenne passion de la Musique, qui désormais seule l'élève.

À l'effondrement des utopies contestataires issues des vingt années écoulées succède une fusion contre-nature entre libéralisme et idéaux libertaires dévoyés, parade ultime du système d'exploitation capitaliste. Ferré, authentique moraliste, continue de tendre un miroir sans concession à ses contemporains ; mauvaise conscience encombrante pour tous les démissionnaires, supplétifs du fric et de la frime, qui voudraient tourner la page et cyniquement jouir. La soumission à la colonisation culturelle anglo-saxonne a fini par modifier en profondeur le paysage musical populaire français ; l'idiome dominant qu'on appelle par commodité le « rock » est en train de tout recouvrir avec la complicité plus ou moins active des élites culturelles et des médias, pour qui l'époque est toujours formidable, c'est bien connu. Les piliers Brel et Brassens ne sont plus là pour incarner une certaine idée de la chanson. Seul Ferré demeure, à contre-courant, irréductible, anti-moderne jusqu'au dernier souffle.

Aussi les années 80 vont-elles être paradoxales pour Ferré. L'artiste va pouvoir posément ramasser la mise, entre tournées ininterrompues, réalisation de projets chers à son cœur, hommages de la jeune génération, et dans le même temps le centre de l'attention médiatique va inéluctablement s'éloigner de lui. On ne veut plus faire l'effort d'écouter et comprendre ses foisonnants albums, qui sortent dans l'indifférence alors même que certains – La Violence et l'Ennui, L'Imaginaire ou L'Opéra du pauvre – sont parmi ses meilleurs. Léo Ferré est fait signe, réduit à son personnage, qu'on finit par statufier.

Tandis que Ferré multiplie les concerts pour contrecarrer sa marginalisation médiatique, une prise de conscience s'opère au sein de son public, qui s'enrichit sans cesse de nouveaux venus : Léo est le dernier de cette trempe, de « l'épique époque » le seul indemne, un vrai trésor, quoi qu'en puissent dire et penser les instances de légitimation officielles. Assister à un de ses concerts est une expérience intérieure profonde, qui va au-delà du simple divertissement ; Léo Ferré crée un lien fraternel avec les gens qui viennent l'écouter et leur insuffle sa force d'âme et ce supplément de vie qui s'appelle l'amour. Car Léo c'est avant tout de l'amour. Et quand on donne sans compter, on reçoit. À partir de la deuxième moitié des années 80, le public accueille debout les entrées en scène du poète et l'ovationne longuement, chaleureux et non plus hystérique, affectueux et non plus idolâtre, témoignant de sa gratitude pour le « vieux lion », ce cliché qui dit la fragilité qui vient.

Léo Ferré alors essentiellement compose, tirant de ses cartons maints textes en attente de musique, accumulés au fil des ans. Sans doute sa trajectoire d'écrivain a-t-elle atteint son terme lors de la décennie précédente et sans doute ne crée-t-il plus de grands textes nouveaux, à l'exception des dialogues de L'Opéra des rats, pièce de théâtre inventée par son ami le dramaturge et comédien Richard Martin. D'ailleurs Ferré ouvre la décennie par la publication d'un nouveau recueil de textes de ses chansons et d'inédits intitulé Testament phonographe... comme si l'essentiel était derrière lui, comme si tout était dit de toute éternité.

Pour autant, Ferré n'est pas homme à baisser sa garde et sans cesse reformule-t-il l'expression de sa liberté créatrice, cherchant à repousser ses propres limites, publiant pas moins de six nouveaux albums, dont un triple, un quadruple et deux double, ainsi que deux triple-albums enregistrés en public au Théâtre des Champs-Elysées et au Théâtre libertaire de Paris, son dernier refuge scénique parisien. Face à l'irrémédiable fuite du temps, l'artiste va puiser dans ses nombreux projets restés sur le bord du chemin : dissémination du contenu de l'album qui aurait dû succéder à L'Espoir si Léo n'avait pas divorcé d'avec Barclay, resémantisation d'une musique orchestrale orpheline, autrefois composée pour L'Albatros de Jean-Pierre Mocky, résurrection du ballet lyrique La Nuit, anamorphosé en chef-d'œuvre oraculaire nous offrant le luxuriant théâtre du monde, diffraction  d'un album dédié à son recueil Poète... vos papiers ! ... Et Ferré continue de s'intéresser aux poètes, mettant de nouveau Guillaume Apollinaire en musique, travaillant à un nouveau cycle Rimbaud, finalisant un album Caussimon, projet collaboratif ourdi dix ans auparavant avec son vieux complice des années 50.

Mais peut-être l'aspect le plus remarquable de cette décade pour Léo Ferré réside-t-il dans la relance inespérée de son rêve symphonique. Depuis la culmination de ses concerts parisiens avec l'orchestre Pasdeloup dix ans auparavant, Léo aura éprouvé les plus grandes difficultés à réunir les conditions favorables pour diriger à nouveau un orchestre sur scène. Après maintes portes refermées et maints espoirs bafoués, voilà que tardivement on vient à lui : Orchestre symphonique de Lorient, Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, Orchestre Ciudad de Barcelona, Nouvel Orchestre de la RTBF, Orchestre Métropolitain du Grand-Montréal, Orchestre symphonique de RTL, Philharmonie de Lorraine... Autant de feux de haute joie au soir de sa vie. Cependant, nul orchestre de Radio-France là-dedans ni aucun autre orchestre français de premier plan. Jusqu'au bout... le dédain.

Désormais, Léo termine tous ses récitals par son grand classique Avec le temps, qu'il demande au public de ne pas applaudir, disparaissant dans les coulisses en silence.

À l'occasion du centenaire de la mort d'Arthur Rimbaud, il décide d'enregistrer l'intégralité de la Saison en enfer d'après la maquette réalisée jadis pour son bon plaisir. Affaibli, il sait que c'est son dernier album et fait le choix de s'effacer derrière Rimbaud pour tirer sa révérence, laissant inachevé un ambitieux projet de double-album intitulé Métamec.

Léo Ferré s'éteint dans son lit à Castellina in Chianti le 14 juillet 1993. Tous les grands médias se joignent en chœur pour saluer la disparition du grand artiste, tant il est vrai que « le soleil ne se fait que sur les tombes ».

1910

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